Bitcoin s’est-il vraiment scindé cette nuit ?

Comprendre le fork BIP-110

Illustration d’un fork Bitcoin : une blockchain se sépare en deux branches, l’une orange et l’autre bleue, symbolisant l’opposition autour de BIP-110 et les différentes visions de l’évolution du protocole.

Dans la nuit du 8 au 9 août 2026, quelque chose d’assez rare s’est produit sur Bitcoin.

À partir du bloc 961 632, deux groupes de machines ont commencé à considérer deux blocs différents comme valides.

Une scission de la blockchain a donc bien eu lieu.

Mais contrairement à ce que certains titres pourraient laisser croire, Bitcoin n’a pas adopté BIP-110 et ne s’est pas divisé en deux réseaux équivalents.

C’est une petite partie du réseau qui a décidé de ne plus suivre les règles acceptées par le reste de Bitcoin.

Quelques heures plus tard, le résultat est déjà spectaculaire : la chaîne Bitcoin continuait normalement tandis que la branche BIP-110 n’avait réussi à produire que deux blocs et accusait plusieurs dizaines de blocs de retard.

Pour comprendre pourquoi des bitcoiners en sont arrivés là, il faut revenir à une question beaucoup plus profonde :

À quoi doit servir la blockchain Bitcoin ?


Tout commence par une vieille bataille : Bitcoin est-il uniquement une monnaie ?

La blockchain Bitcoin permet avant tout de transférer des bitcoins.

Mais techniquement, une transaction peut également contenir certaines données.

Depuis l’apparition des Ordinals, des inscriptions, de BRC-20 ou de Runes, certains utilisateurs exploitent cette possibilité pour inscrire sur Bitcoin des images, du texte, des métadonnées ou d’autres informations qui n’ont pas directement de fonction monétaire.

Et c’est là que deux visions de Bitcoin s’opposent.

Pour les uns :

Bitcoin est avant tout un système monétaire.

La blockchain est une ressource rare qui doit servir prioritairement à transférer et sécuriser de la valeur.

Pour les autres :

Une transaction valide qui paie les frais demandés est une transaction légitime.

Ce n’est pas au protocole de décider si l’utilisation de l’espace d’un bloc est « bonne » ou « mauvaise ».

Derrière un débat apparemment technique se cache donc une question presque philosophique sur la neutralité de Bitcoin.


Pourquoi le problème s’est aggravé avec Bitcoin Core 30

En 2025, Bitcoin Core 30 a modifié sa politique concernant OP_RETURN, un mécanisme permettant notamment d’intégrer des données dans une transaction.

La limite par défaut de datacarriersize est passée à 100 000 octets, ce qui la rend en pratique quasiment non contraignante.

Attention à une nuance importante : ce changement n’a pas modifié les règles de consensus de Bitcoin.

Un mineur pouvait déjà inclure certaines transactions contenant davantage de données dans un bloc valide.

Bitcoin Core 30 a principalement modifié la politique par défaut utilisée par les nœuds pour relayer ces transactions.

Pour ses développeurs et ses défenseurs, l’idée est pragmatique : si des données peuvent de toute façon entrer dans la blockchain par d’autres techniques, mieux vaut ne pas maintenir un filtre facilement contournable.

Mais pour une partie de la communauté, cette décision a été perçue comme un changement beaucoup plus important.

En augmentant cette limite par défaut, Bitcoin Core semblait selon eux normaliser l’utilisation de Bitcoin comme espace de stockage de données.

C’est de cette opposition qu’est notamment né BIP-110.


BIP-110 : mettre temporairement une barrière

BIP-110, officiellement Reduced Data Temporary Softfork, propose d’ajouter temporairement de nouvelles règles de consensus.

L’idée générale est assez simple :

rendre beaucoup plus difficile l’utilisation de Bitcoin pour stocker de grandes quantités de données arbitraires.

Parmi les mesures proposées :

  • retour à un maximum de 83 octets pour les sorties OP_RETURN ;
  • limitation de certains blocs de données à 256 octets ;
  • restrictions temporaires sur certaines possibilités offertes par Taproot ;
  • plusieurs limitations concernant les scripts utilisés dans les transactions.

Ces règles devaient rester actives pendant environ 52 416 blocs, soit approximativement un an.

Ses promoteurs résument leur philosophie ainsi :

« Bitcoin should do one thing, and do it well. »

Autrement dit : Bitcoin doit être de la monnaie, pas Dropbox.


Qui soutient BIP-110 ?

Le projet a été proposé sous le pseudonyme Dathon Ohm et son texte crédite notamment Luke Dashjr, développeur historique de Bitcoin et mainteneur de Bitcoin Knots.

On retrouve autour de BIP-110 une partie de la communauté Bitcoin Knots, le pool de minage Ocean, ainsi que différents petits mineurs et opérateurs de nœuds.

Leur raisonnement est cohérent.

Stocker des données dans Bitcoin crée selon eux plusieurs problèmes :

1. La blockchain grossit.

Tous les opérateurs de nœuds doivent télécharger et vérifier davantage de données.

2. L’espace des blocs est une ressource rare.

Les inscriptions entrent en compétition avec les transactions monétaires.

3. Le coût n’est pas réparti équitablement.

La personne qui inscrit les données paie un mineur une fois, alors que ces données doivent ensuite être conservées et distribuées par le réseau.

4. Bitcoin risque de devenir autre chose qu’une monnaie.

Leur crainte fondamentale est donc une dérive progressive de Bitcoin vers une plateforme générique de données et d’applications.


Et qui s’y oppose ?

L’opposition est très large et regroupe notamment de nombreux développeurs, une grande partie des acteurs utilisant Bitcoin Core, les principaux pools de minage ainsi que des personnalités comme Adam Back ou Michael Saylor.

Mais leur argument n’est pas nécessairement :

« Les Ordinals sont formidables. »

On peut parfaitement détester les NFT et être opposé à BIP-110.

Leur objection est plus fondamentale :

Si une transaction respecte les règles de Bitcoin et paie le prix du marché pour entrer dans un bloc, sur quels critères faudrait-il décider qu’elle est illégitime ?

Aujourd’hui les images.

Demain quel protocole ?

Puis quel type de transaction ?

Pour eux, faire entrer ce jugement directement dans les règles de consensus représente un précédent beaucoup plus dangereux que quelques données indésirables.

Ils préfèrent laisser cette bataille au niveau des politiques des nœuds, des mineurs et surtout du marché des frais.


Et nous arrivons au bloc 961 632

BIP-110 avait prévu un mécanisme d’activation assez inhabituel.

Dans un premier temps, les mineurs pouvaient volontairement signaler leur soutien.

Pour verrouiller l’activation, il fallait atteindre :

1 109 blocs sur 2 016, soit 55 %.

Mais à l’arrivée du moment décisif, seuls environ 2,53 % des blocs avaient signalé BIP-110.

Normalement, l’histoire aurait pu s’arrêter là.

Mais BIP-110 contenait un deuxième mécanisme.

À partir du bloc 961 632, les nœuds appliquant BIP-110 devaient considérer comme invalides les blocs dont les mineurs ne signalaient pas BIP-110.

C’était une manière de tenter de forcer la main aux mineurs.

Le principe rappelle celui d’un User Activated Soft Fork : les utilisateurs appliquent de nouvelles règles et disent aux mineurs :

« Si vous voulez que nous acceptions vos blocs, respectez ces règles. »

C’est une forme de partie de poker grandeur nature.


Cette nuit, personne n’a cédé

Arrive le bloc 961 632.

AntPool produit un bloc sans signaler BIP-110.

Le réseau Bitcoin classique l’accepte.

Mais les nœuds appliquant BIP-110 le refusent.

De leur côté, un mineur utilisant Ocean produit un autre bloc 961 632 compatible avec BIP-110.

À cet instant précis, la chaîne se sépare.

Nous avons alors :

Bitcoin
→ accepte le bloc AntPool
→ presque toute la puissance de calcul continue à construire dessus.

BIP-110
→ refuse ce bloc
→ suit son propre bloc 961 632.

Techniquement, il y a donc bien un fork.

Mais économiquement, les deux branches sont très loin d’être équivalentes.


Et la physique de Bitcoin a immédiatement parlé

Une blockchain Proof of Work a besoin de puissance de calcul.

Or la branche BIP-110 a hérité de la même difficulté de minage que Bitcoin tout en disposant seulement d’une fraction minuscule de sa puissance de calcul.

Conséquence :

les blocs n’arrivent plus toutes les dix minutes.

Ils peuvent nécessiter des heures.

Après environ huit heures, la branche BIP-110 n’avait produit que deux blocs, tandis que Bitcoin en avait ajouté près d’une cinquantaine.

Et il existe un autre problème.

La difficulté ne peut être recalculée qu’après 2 016 blocs.

Au rythme actuel, il faudrait théoriquement des mois avant même d’arriver au prochain ajustement.

Sans arrivée massive de nouveaux mineurs, cette chaîne est donc pratiquement immobilisée.


Alors, BIP-110 a-t-il échoué ?

Dans sa tentative actuelle de modifier Bitcoin, oui, très probablement.

Il faut néanmoins distinguer deux choses.

Le logiciel fonctionne

Les utilisateurs de BIP-110 ont réellement appliqué les règles qu’ils avaient choisies.

Ils ont effectivement refusé le bloc que Bitcoin acceptait.

D’un point de vue technique, leur nœud a fait exactement ce qu’ils lui avaient demandé de faire.

Mais ils n’ont pas emporté Bitcoin avec eux

Et c’est tout le problème.

Une règle de consensus n’a de valeur que si suffisamment de participants économiques décident de la reconnaître.

Quelques milliers de nœuds ne suffisent pas nécessairement.

Des mineurs seuls ne suffisent pas non plus.

Des développeurs seuls encore moins.

Bitcoin existe grâce à une coordination complexe entre :

  • utilisateurs ;
  • détenteurs de bitcoins ;
  • nœuds ;
  • mineurs ;
  • wallets ;
  • commerçants ;
  • entreprises ;
  • exchanges ;
  • infrastructures de paiement.

Le véritable consensus de Bitcoin est économique, pas simplement informatique.


C’est probablement la leçon la plus intéressante de cette histoire

On entend souvent :

« Les développeurs Bitcoin Core contrôlent Bitcoin. »

Ou :

« Ce sont les mineurs qui décident. »

Ou encore :

« Les nœuds décident des règles. »

L’épisode BIP-110 montre que ces trois phrases sont trop simplistes.

Les développeurs peuvent proposer du code.

Les nœuds peuvent décider ce qu’ils acceptent.

Les mineurs choisissent sur quelle chaîne dépenser leur énergie.

Et les utilisateurs et le marché déterminent finalement quelle unité monétaire possède une valeur économique.

Aucun de ces groupes ne contrôle Bitcoin seul.

C’est précisément ce qui rend le système aussi difficile à modifier.


Que va-t-il maintenant se passer ?

Le scénario le plus probable est relativement simple.

1. Bitcoin va continuer comme avant

Pour l’immense majorité des utilisateurs, rien ne change.

La chaîne possédant la quasi-totalité du hashrate et de l’activité économique continue normalement.

2. La branche BIP-110 devrait s’éteindre

Sans arrivée massive de puissance de calcul, elle ne peut pas progresser normalement.

Les opérateurs de nœuds BIP-110 pourront désactiver cette règle et revenir sur la chaîne Bitcoin principale.

3. BIP-110 pourrait devenir un autre réseau

Techniquement, ses défenseurs pourraient continuer à miner cette branche ou proposer de nouvelles modifications.

Mais à partir du moment où ses règles ne sont plus celles reconnues par le consensus économique de Bitcoin, nous ne parlons plus véritablement d’une mise à jour de Bitcoin.

Nous parlons d’un nouvel actif issu de Bitcoin.

Comme Bitcoin Cash en 2017, même si l’ampleur actuelle du phénomène est sans commune mesure.

4. La bataille sur les données, elle, n’est pas terminée

Et c’est sans doute le point le plus important.

BIP-110 peut mourir sans que la question qui l’a fait naître disparaisse.

Bitcoin doit-il tolérer n’importe quelle utilisation de son espace de blocs tant que les règles sont respectées ?

Doit-il chercher à décourager les usages non monétaires ?

Cela doit-il être décidé par le marché des frais ?

Par les politiques des nœuds ?

Par les mineurs ?

Ou par les règles de consensus elles-mêmes ?

Cette discussion va continuer.


Une précaution pour les détenteurs de bitcoins

Une séparation de chaîne crée théoriquement une copie des mêmes UTXO sur les deux branches.

Il pourrait donc être tentant de considérer les unités présentes sur BIP-110 comme des « coins gratuits ».

Mauvaise idée pour l’instant.

Les deux chaînes n’intègrent pas encore de mécanisme simple protégeant contre la réutilisation d’une même transaction sur les deux réseaux.

Une transaction destinée à vendre des unités de la chaîne BIP-110 pourrait donc potentiellement être rejouée sur Bitcoin et déplacer les véritables BTC correspondants.

Pour un utilisateur normal, la bonne stratégie est extrêmement simple :

ne rien faire avec cette branche minoritaire.


Ce fork montre surtout à quel point Bitcoin est difficile à changer

L’épisode BIP-110 pourrait être présenté comme une nouvelle guerre civile chez les bitcoiners.

Je pense que ce serait passer à côté de l’essentiel.

Nous venons surtout d’assister en direct à une expérience de gouvernance.

Un groupe était profondément convaincu qu’une règle devait changer.

Il a écrit le code.

Il a lancé un logiciel.

Des utilisateurs l’ont installé.

Des mineurs l’ont soutenu.

Puis le moment est arrivé où le reste du réseau devait choisir de les suivre ou non.

Il ne les a pas suivis.

Et Bitcoin a continué à produire des blocs.

C’est brutal pour ceux qui défendaient BIP-110.

Mais c’est aussi exactement ce que l’on attend d’une monnaie dont les règles ne devraient pas pouvoir être modifiées facilement.

La véritable information de cette nuit n’est donc peut-être pas :

« Bitcoin a forké. »

Elle est plutôt :

Une minorité a tenté de modifier les règles de Bitcoin. Le réseau lui a répondu : vous êtes libres de le faire, mais nous sommes également libres de ne pas vous suivre.

Et quelque part, c’est probablement l’une des meilleures démonstrations possibles de ce que signifie réellement un système monétaire décentralisé.

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